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L’épuisement professionnel est un facteur prédictif de suicide

Le cabinet Technologia, expert en santé et travail, a organisé, le 22 mai 2019 dernier, à la Bourse du Travail à Paris, un débat sur la question du suicide en milieu professionnel. Ce débat intervient dans un contexte de recul de la prévention, de harcèlement, de burn out, de manque de reconnaissance professionnelle et de renforcement de la numérisation... Pour ce cabinet, « les crises suicidaires ne se résorbent pas et semblent au contraire reprendre dans notre pays ». Interview de son président, Jean-Claude Delgenès.

technologia-delgenes-suicides-burn-out.jpgA part entière : Quel était le but de ce colloque ?
Jean-Claude Delgènes : Il a permis de dresser un état des lieux à travers les témoignages de professions particulièrement touchées comme les policiers, les enseignants, les soignants... Il y a eu beaucoup de participants dont des représentants de la fonction publique, du secteur privé, de petites et grandes entreprises et des responsables de ressources humaines (DRH).

APE : Vous évoquez une reprise des « crises suicidaires », sur quels chiffres vous appuyez-vous ?
J.-C.D. : Aujourd’hui, on ne dispose malheureusement pas de chiffres ni d’indicateurs statistiques fiables sur les suicides professionnels. L’observatoire national des suicides, créé en 2014, devrait bientôt, je l’espère, donner des indications plus précises sur « suicides et imputation professionnelle ». Depuis mars 2018, le cabinet Technologia a été sollicité, plus que d’habitude, par différentes entreprises privées et services publics, on a senti qu’il se passait quelque chose…

APE : Pourquoi manque-t-on de chiffres ?
J.-C.D. : Le recensement de l’imputation professionnelle des suicides est compliqué. On sait que le risque suicidaire est plus élevé si un salarié est victime d’un plan social, s’il est âgé et isolé. Mais quand il est licencié, il sort des effectifs. Cela devient difficile de relier son suicide à son ancien travail. Selon moi, la seule étude existante provient de médecins du travail de Normandie qui ont réalisé une extrapolation dans leur région, en 2002. Ils établissaient qu’il y avait entre 300 et 400 suicides chaque année en France liés au travail. Mais cela reste une extrapolation.
Aujourd’hui, on pense que le suicide professionnel pourrait être actuellement en croissance parce qu’il y a des pathologies psychiques en pleine croissance qui conduisent à la dépression. Si on a un taux de travailleurs de plus en plus en burn out, on peut présupposer qu’il y a des conséquences en termes de passage à l’acte suicidaire. Il n’y a donc pour l’instant pas de travail statistique avéré sur la question. Si on n’a pas ces chiffres, c’est parce qu’on ne veut pas les avoir ! Et les connaître permettrait de mieux prévenir (1).

APE : Quels témoignages ont retenu votre attention ?
J.-C.D. : Chez les soignants, on a montré qu’il y avait de plus en plus de cas où les personnels passaient à l’acte avec des suicides « dédiés »  c’est-à-dire sur le lieu ou au temps de travail ou en laissant des indications reliant leur geste désespéré à leur travail.

APE : Finalement, a-t-on vraiment appris quelque chose du drame de Renault ou de France Télécom ?
J.-C.D. :
Déjà, trois dirigeants, et pas des moindres, ont perdu leur travail du fait de cette crise humaine d’ampleur nationale. Ensuite, une entreprise comme France Télécom (devenue Orange Ndlr) est poursuivie pour la première fois pénalement pour des méthodes de gestion que la Justice jugera et qualifiera. On a tous bien conscience que lorsque l’on mène, à l’inverse, des politiques qui considèrent l’individu, promeuvent le changement concerté, mettent en place un management participatif, placent l’humain au centre du changement, on peut retricoter de la relation humaine. Y compris dans des entreprises qui ont connu de tels drames. Agir permet de prévenir.
Mais, en effet, on n’a pas encore tiré les leçons de ces catastrophes jusqu’au bout. Le vrai problème aujourd’hui, c’est qu’on déplore une discontinuité dans la prévention. Quand il y a une urgence, on commence à travailler, on élabore un plan, mais très vite après on passe à autre chose. Une urgence chasse l’autre. C’est un chaos plus ou moins organisé, plus ou moins subi. L’absence de continuité conduit à une démobilisation. Il faudrait qu’on s’inscrive dans la durée.

APE : En tant qu’expert en santé travail, qu’attendez-vous des entreprises, des RH et des pouvoirs publics ?
J.-C.D. : Il faut faire en sorte de mettre en place un changement concerté. Les entreprises et les administrations doivent solliciter l’intelligence du personnel, de ses représentants et des managers. Lorsqu’on considère qu’un pion est pion et que les travailleurs doivent s’adapter -sous-entendu : « s’ils ne s’adaptent pas, d’autres attendent de prendre leur place »- on met les gens dans des grandes difficultés, surtout dans cette époque de changement accéléré. Il faut travailler avec des humains et non pas « sur l’humain ».

APE : D’un point de vue cynique, le burn out et l’inaptitude, seraient-ils des méthodes de « gestion » des effectifs ?
J.-C.D. : Je ne le crois pas. Mais il y a des mécaniques qui se sont mises en place comme la direction par objectif (DPO). Celle-ci a été théorisée par des économistes de l’Ecole de Chicago dans les années 90. Cette théorie considère que l’entreprise est un pur actif financier à part entière. Elle doit donner le maximum de rentabilité à court terme. Cette théorie s’est répandue dans le privé et le public. Avec cette méthode, les bénéfices se sont accrus, mais, très vite, on a développé une exigence à tous les étages qui a pesé sur le travail. Cela a pu engendrer un culte de la surperformance et un surengagement. Dans ce contexte, des individus qui plongent dans le travail compulsif pour conserver leur place peuvent se mettre en danger.
Je ne crois pas que cela ait été pensé au départ pour nuire volontairement aux travailleurs, mais ces outils ont des effets délétères sur la santé. Le vrai sujet, c’est que ces travailleurs qui développent des pathologies sont considérés comme des personnes fragiles, ils sont la plupart du temps pris en charge par l’Assurance maladie, c’est-à-dire la collectivité. Un épuisement professionnel, c’est en moyenne neuf mois d’arrêt, et après « on verra ! ». L’on sait aussi que les salariés courent le risque, au-delà de six mois d’arrêt, de ne pas retrouver leur emploi ou un autre emploi, dans la moitié des cas. Le jour où la France reconnaîtra vraiment le burn out en maladie professionnelle, les entreprises seront bien obligées de mieux le prévenir.

APE : Quelle suite va être donnée à ce colloque ?
J.-C.D. : Nous attendons le rapport de l’Observatoire national des suicides fin 2019 voire début 2020. Nous allons revenir sur une expérience intéressante à la Mutualité sociale agricole (MSA) qui propose un système d’interim pour relever les agriculteurs qui souhaitent souffler. Dans l’Education nationale, certains préconisent la création d’espaces de travail au collège et au lycée pour les enseignants. Cela leur permettrait de prendre de la distance par rapport à leur travail, notamment quand ils rentrent chez eux.

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(1) Ndlr : En avril 2010, l’Invs indiquait un taux de suicide de 25 /100 000 chez les hommes salariés contre 33,4/100 000 pour la population générale. Il constatait une légère augmentation pour la période 1983-1989. Les chiffres par secteur d’activité sont plus éloquents : le secteur de la santé et de l’action sociale présente le taux de mortalité par suicide le plus élevé (34,3/100 000). Viennent ensuite les secteurs de l’administration publique (en dehors de la fonction publique d’État) (29,8/100 000), de la construction (27,3/100 000) et de l’immobilier (26,7/100 000).)

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Mise en ligne 22/07/2019

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